PORTRAIT DE FORESTIER #3 Michel Detot

Le 13/08/2020

Le planteur aux méthodes détonantes

 

Début 2000, Michel Detot a planté du noyer hybride à l’explosif ! Vingt ans plus tard, il contemple avec satisfaction le résultat. Rencontre avec un sylviculteur atypique aux confins de la Franche-Comté et de la Bourgogne.

 

A 80 ans passés, Michel Detot n’a pas le temps de s’ennuyer. Ce « jeune » propriétaire forestier est passé de l’agriculture à la sylviculture il y a seulement une vingtaine d’années. Il avait déjà depuis quelque temps l’idée d’occuper sa retraite en plantant des arbres. « Je savais exactement ce que j’allais faire, quelles essences planter et où les installer », avertit notre homme. Michel Detot n’est pas venu à la forêt par hasard. La sylve a toujours été présente dans sa vie. « Le jeudi, avec nos petites jambes de 8-10 ans, nous allions aider nos parents à faire leur bois de chauffage dans le massif de la Serre.» L’endroit est une curiosité géologique de l’ère primaire occupant une partie du bassin versant de l’Ognon, un affluent de la Saône. Dans un environnement de roches calcaires et de bassins tertiaires, c’est la seule éminence granitique du Jura. Cet îlot hercynien insolite explique la présence du châtaignier, une essence calcifuge préférant des substrats acides plutôt que riches en bases. « Nos sols, propices à la production forestière, se composent d’alluvions gréseux – sables, galets, cailloux –, charriés par la Saône et l’Ognon depuis les montagnes vosgiennes. »

 

Un forestier de choc !

Ce personnage singulier ne s’effraie pas d’exprimer ses convictions sylvicoles qui surprennent parfois par leur originalité. Lors des assemblées générales de Fransylva Jura qu’il suit assidûment, ses collègues du syndicat s’attendent toujours à ce qu’il lance une de ses reparties bien senties. Car Michel Detot n’a pas froid aux yeux. Ancien du 117e bataillon parachutiste de choc de Perpignan, il a combattu comme appelé dans le djebel algérien. « Cela a fait de moi un homme et dans ma vie privée comme dans ma vie professionnelle,

j’ai toujours gardé la devise du 117e bataillon : “Qui ose gagne !” » Au cours de son existence, il a donc osé pas mal de choses. En foresterie, certaines ont été détonantes et ont fait quelque bruit dans le petit Landerneau forestier de la vallée de l’Ognon. Pendant ses classes dans les forces spéciales en Corse, il a appris à manipuler les explosifs. Plus tard, l’expérience militaire ainsi acquise a eu un épilogue civil plutôt inattendu dans le domaine de la forêt.

 

Planteur à La dynamite

En mars 2000, Michel Detot a décidé de planter ses premiers noyers hybrides dans un terrain de nature fort caillouteuse. « Sur chaque emplacement devant recevoir un noyer, j’ai d’abord remué la terre avec ma pelleteuse jusqu’à 50 cm de profondeur. Puis je suis allé chercher dans une carrière une sorte de tarière fonctionnant à l’air comprimé et munie d’une mèche d’1 mètre.» Au fond du trou réalisé par la mèche de la tarière, l’ancien parachutiste à placé de l’explosif agricole. « J’avais toutes les autorisations administratives adéquates pour 250 détonateurs et 50 kg d’explosif. Je me suis reculé de 50 m et, tous les quarts d’heure, les charges explosaient.» Michel Detot ne nous dit pas comment le voisinage a réagi à cette bruyante pétarade guerrière qui n’avait pourtant rien d’agressif. Il en reste un descriptif très clinique de sa manière d’opérer. « Au niveau de chaque impact, le sol était bouleversé sur 4 m2. J’ai alors vidé les trous avec ma pelleteuse et je les ai ensuite remplis de terre végétale.» D’après l’artificier, toute cette affaire n’avait qu’un seul but: ameublir le sol pour permettre au système racinaire des jeunes noyers de prospecter sans entrave le terrain.

 

Séduit par les feuillus précieux

Pour des raisons économiques, Michel Detot complétait son activité d’agriculteur par des travaux sylvicoles. Là encore, son esprit inventif l’a singularisé. En collaboration avec la société Nicolas, il a conçu un broyeur à marteaux de forte capacité. Il a aussi monté un poste assis inversé sur tracteur afin de bénéficier d’une position ergonomique et d’une vue dégagée en travaillant en reculant quand il ouvrait des cloisonnements au broyeur. «J’ai aussi inventé “la glandouilleuse” (sic), un semoir à glands doté de cannelures ad hoc, montées sur une trémie de moulin à farine, l’ensemble étant équipé à l’arrière de chaînes afin de recouvrir les glands de feuilles et de brindilles. »

Aujourd’hui, Michel Detot profite d’un joli petit capital forestier acquis au cours des ans. Il possède plus de 24 hectares de forêts répartis en différentes parcelles. Outre quelques TSF en voie de conversion et ses noyers hybrides atteignant désormais 20 cm de diamètre à 1,30 m, la moitié de ses biens se compose de parcelles de feuillus précieux qu’il a lui-même plantés, taillés, élagués et entretenus. « Je suis un convaincu des feuillus précieux car ce sont des bois de valeur. » On l’aura compris, Michel Detot est plus dans la culture d’arbres que dans celle de peuplements. Acacia, alisier torminal, chêne rouge, cormier, frêne, merisier, noyer, tulipier de Virginie... L’octogénaire ne laisse à personne le soin de planter à la pioche toutes ces essences, «excepté l’acacia dont je sème les graines à la petite cuillère ».

 

Confiant dans l’avenir

L’ancien agriculteur voit dans la sylviculture un exercice de patience. Avec le temps, il dit regarder avec plaisir le résultat de ses efforts. «C’est une grande satisfaction pour moi de savoir que mon travail de forestier profitera à ma descendance. C’est une des raisons pour lesquelles je suis en train de créer un groupement forestier afin de transmettre, en le conservant en l’état, le patrimoine que j’ai bâti de mes propres mains.» Malgré le nombre des années, Michel Detot continue de faire son bois de chauffage en solitaire. Chaque hiver, il coupe, fend, débarde et transporte une vingtaine de stères de charmille pour alimenter une chaudière chauffant son logis de sept pièces. On s’étonne qu’il exécute ces travaux seul. Il nous répond malicieusement : « Mais à mon âge, que voulez-vous qu’il m’arrive ? »

 

Avec le réchauffement climatique, il se demande vers quel futur forestier nous allons. «Si les arbres manquent d’eau, ils devront prospecter beaucoup plus bas comme la vigne, d’où l’importance des pivots et des semis directs par graines.» Malgré les nuages, l’ancien parachutiste demeure confiant dans l’avenir. Sa vraie inquiétude est très prosaïque: «J’ai cinquante ans d’ouvrage devant moi, comment vais-je faire ? » Lors de notre visite, il venait de planter 200 cormiers et s’apprêtait à élaguer 1 500 arbres...

 

Bernard Rérat